mercredi 22 octobre 2014

Non


Au fond, il n’y a que deux voies : accepter ou refuser. Et chacun refuse d’abord. Comment ne pas refuser ce qui refuse de nous satisfaire? Comment ne pas refuser la mort, quand on veut vivre ? La solitude, quand on veut être aimé ? La tristesse, quand on veut le bonheur? Nous vou­drions que le réel satisfasse nos désirs, et nous constatons que ce n’est pas le cas ; alors nous refu­sons le réel. Quel nourrisson ne pleure quand le sein se retire ? Quel homme, quelle femme, quand l’amour s’en va ? Pauvres petits enfants avides et frustrés que nous sommes! Toujours à chercher un sein, à nous y accrocher, quand le monde entier est là et se donne! Il suffirait de lâcher prise, d’accepter le sevrage, la séparation, et c’est ce que nous ne savons pas faire. Quand la vie est décevante (elle l’est toujours pour qui espère), nous pensons que c’est la vie qui a tort. De là ce que Prajnânpad appelle le mental (manas, mind), qui est comme un double du réel (…) que le désir s’invente pour se protéger de l’original. C’est la pensée, en tant qu’elle nous sépare du vrai. C’est le discours intérieur, en tant qu’il nous sépare du réel ou du silence. C’est la vie rêvée, en tant qu’el­le nous sépare de la vie effective et du bonheur. Comme le remarque Michel Hulin, « tout le mal­heur des hommes vient de leur propension à décoller du réel, à s’installer en imagination ailleurs que là où ils sont, en somme de leur inca­pacité congénitale à épouser le contour mouvant des circonstances. » Je dirais volontiers que tout le malheur des hommes vient de l’idéalisme, et d’ailleurs Prajnânpad ne dit guère autre chose. « La réalité face à l’irréalité. La réalité est ce qui est, ce qui arrive. C’est oui. » L’idéal ? Ce n’est que refus et mensonge. Le mental toujours nie : « Ce qui est est recouvert, comme si vous aviez mis quelque chose d’autre à sa place. Alors vous niez, vous refusez, vous dites « non, cela ne devrait pas être… cela devrait être autre chose. » Vous nagez en plein délire. Ce non c’est le mental. Le mental qui vous trahit et qui crée l’illusion. »


André Comte-Sponville « De l’autre côté du désespoir » p56 à 58

1 commentaire:

Yannick a dit…

O que oui!