jeudi 14 août 2014

« Manque et dépendance »

« Deux ne peuvent rester toujours ensemble, c'est pour­quoi rien ne peut être fondé sur la dépendance. [...] Vous devrez vous séparer de tout ce
qui est extérieur. Telle est la loi de la nature. Ce qui ne peut être séparé, cela seul est réel. »  Swami Prajnanpad, L’ABC d'une sagesse

« Séquelle tenace des carences de l’enfance, le manque repré­sente un obstacle majeur à la joie et à l'amour. Chaque être humain s'y trouve confronté à des degrés divers. Il peut se mani­fester autant sur le plan de l'être que sur celui de l'avoir. Swami Prajnanpad disait que pour se sentir être, l’enfant avait primordialement besoin d’avoir: l'amour reçu lui donne sa colonne ver­tébrale, sa confiance en lui. Nombre d'entre nous n’ont pas eu ou pas suffisamment.
Quand l'attention, la chaleur, la tendresse, la reconnaissance, la protection, le soutien, le cadre, ont manqué dans nos jeunes années, nous attendons de les avoir enfin, voire nous exigeons que la vie répare cette injustice à travers notre partenaire amou­reux. Ce dernier doit nous donner enfin ce que nous n’avons pas reçu et s'il ne répond pas, nous cherchons à nous remplir, à avoir d'une manière ou d'une autre, à rencontrer celui ou celle qui nous donnera enfin.
De plus, la tendance à la répétition nous conduit à choisir des partenaires qui vont reproduire les ingrédients de la situation d'enfance et ne sauront justement pas nous apporter ce que nous recherchons. Avec cette faim inextinguible qui nous ronge, il nous faut avoir plus que ce que nous recevons, beaucoup plus, infini­ment plus, au fond nous voulons un amour sans limites, absolu, inconditionnel. Nous espérons un « oui » sans « non » et rejetons tout ce qui nous apparaît comme une limitation. Les comporte­ments addictifs servent à occulter cette béance intérieure, tout en assouvissant la propension à outrepasser les limites. Là où l'enfant n’avait aucun contrôle pour assouvir son besoin et ne connaissait que sa frustration, l'addiction permet de se remplir, indépendam­ment de quiconque, et sans limites.
Le travail thérapeutique éclaire l’origine de ces manques et aide à les affronter en cessant de s'anesthésier et de fuir. Le manque s’accompagne d'émotions qui sont masquées au départ et qui demandent à être vécues en pleine conscience : le désespoir de la solitude, l'angoisse extrême du vide, la destructivité rageuse de l'impuissance, car c'est en les vivant que nous nous délivrons. De fait, les tourments que le manque inflige à l’enfant engendrent des refus inconscients profonds qu'il faut mettre au jour et dis­soudre.
Nous commençons alors à accepter que la vie nous a privés de dimensions essentielles durant notre développement et que c’est ainsi. La démarche nous conduit également à développer l’amour de nous-mêmes pour nous dégager de ces attentes proje­tées sur les autres. Compte tenu de notre destin individuel, nous portons chacun des figures archétypiques de la mère et du père avec les qualités particulières qu'ils incarnent pour nous - la ten­dresse, la protection, le soutien, l'attention, la force. Nous avons besoin de contacter ces qualités en nous-mêmes pour nous entou­rer d’un amour intelligent. Celui-ci s'ingéniera à créer le contexte nécessaire afin que nous puissions donner le meilleur de nous- mêmes et nous rendre pleinement disponibles aux autres, autant que notre énergie le permet.
Sur la voie spirituelle, on parle souvent de vigilance que cer­tains interprètent comme une forme d’autosurveillance constante. En réalité, vigilance provient étymologiquement de « veiller », pré­cisément ce que font des parents aimants, pour assurer le bien- être de leur enfant. L'autonomie proviendra de la capacité à veiller sur soi, tel un père et telle une mère attentifs, afin que le cœur puisse aimer sans retenue et se sentir joyeux. Dans leur démarche, nous avons vu Ève et Adam cheminer vers ce but, en traversant les obstacles formés de leurs émotions, de leurs convic­tions et de leurs attentes.
Cette autonomie grandissante s'observe spécialement dans la relation de couple. La confiance tissée avec le temps autorise une liberté croissante l'un envers l'autre, pour demander, pour accep­ter ou refuser, pour donner et recevoir, chacun prenant la com­plète responsabilité de lui-même.
Quand les niveaux les plus lourds du manque se sont allégés, un manque plus subtil se manifeste, le manque à être. Nous pres­sentons quelque chose d'étriqué en nous, nous aspirons à plus vaste, plus vivant, plus, plus, plus... Cette fois nous ne voulons plus le recevoir de l'extérieur mais l'avoir en nous. Le sans-limite nous attire et nous recherchons des expériences intérieures qui vont nous le donner. Dans cette quête d'être plus, nous sommes encore animés par le désir d’avoir plus... d'être ! Et nous retrou­vons encore le refus : ce qui est, tel que c’est, ne nous suffit pas - trop ordinaire, trop banal, pas assez intense. Nous voulons mieux et plus. Comme Adam, nous retrouvons alors le tourment du manque qui se projette dans une quête existentielle. Nous butons sur notre prison mentale qui ne sait raisonner qu’en termes d'avoir. L'ego compare et dévalorise la perception de l'état inté­rieur du moment, jugé insuffisant pour le satisfaire. Le trouvant médiocre, il le récuse, ne voyant pas qu'ainsi il se coupe l'accès au cœur. La perte de contact avec le cœur laisse un vide qui génère le sentiment de manque. »

Christophe Massin « Souffrir ou aimer » p231 à 233. Chap Dépendre de soi

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