mercredi 6 août 2014

"Déposer les armes"

Comment accepter la différence de l’autre quand elle s'écarte tellement de ce que j’attendais, quand elle me blesse, s’oppose à mon désir? Je ne peux l'accepter que si j’accepte préa­lablement ma propre différence, qu’elle me plaise ou non. Pas ma différence sur un plan général, mais la différence, là, maintenant : je diffère à la fois de ce que j'étais l'instant d’avant – j’étais bien, je suis mal ; et je diffère de ce qu’est l’autre, comme de ce qu’il attend de moi. Je ne ressens pas à l’identique ce qu’il ressent. je ne cor­responds pas nécessairement à ce qu'il veut. Ce que je suis peut le décevoir et moi-même je peux me décevoir en voyant s’installer en moi des états intérieurs ou des réactions pénibles. Ma propre vérité émotionnelle réclame d'être admise sans discussion, juste parce qu’elle est. L’accepter m’amène à dépasser mes jugements et commentaires. Non, je ne suis pas autrement, je suis ce que je suis.
Quand, enfin, la paix s'installe entre moi et mes émotions, que l’impulsion à réagir retombe, je deviens disponible à la rela­tion. Avant, c’était moi et moi, moi seulement. Maintenant je com­mence à ouvrir les yeux sur l’autre et découvrir à quel point il diffère de ce que j’attends. Moi et l’autre ! Chaque différence que je perçois vient résonner dans ma sensibilité et exciter d’éventuelles réactions. Ma différence se manifeste ainsi à nouveau et demande encore à être acceptée. J’avance, dans cette navette incessante entre ma perception de l’autre et ce qu’elle éveille en moi.
Dans les moments de confrontation, l’autre incarne la menace, au minimum d’une déception et sinon d’une agression. M'ouvrir à lui va à rencontre de mes réflexes archaïques de défense. Je dois me fournir des preuves que je ne vais pas trahir mon propre intérêt, que je suis bien solidaire de moi-même. C’est pour cela que veiller si attentivement à mon ressenti se révèle indispensable, en tant que preuve de l’amour de moi- même. Ainsi, je m’enhardis à laisser la vérité de l’autre me péné­trer, à la découvrir pour ce qu’elle est et non en référence à ce que j'attendrais.
Vient le moment où cette réalité de l’autre m'intéresse, je commence à voir avec ses yeux - ah oui, c’est ainsi qu’il le vit!
L’autre et moi. Je suis toujours là, mais intérieurement je me suis déplacé pour m'asseoir au côté de l'autre et regarder avec son point de vue. Cela m’éclaire. Comme je l'accepte, je le comprends, je rentre dans son monde. Je n’ai pas oublié le mien, alors mainte­nant nous sommes vraiment deux. Sinon, comme le disait Sacha Guitry à propos du couple, je cherche de deux à ne faire qu’un - «le tout étant de savoir lequel!». Je malmène l’autre pour qu’il colle à mon monde, tandis que lui se débat sous cette étreinte autoritaire, et réciproquement. Deux mondes, c’est trop pour moi je n’en supporte qu’un, le mien... Donc nous croyons être deux mais en réalité nous ne le voulons pas, dès que la différence sur­git, nous ne voulons qu’un monde, le nôtre. La différence qui est pourtant la condition même de la relation - si les deux sont confondus la relation disparaît - se présente à nos yeux comme la pierre d’achoppement alors qu'elle en est le fondement.
Plus je sens la différence, plus je sens ma propre existence s'affirmer en parallèle, dans un processus inséparable. La différence me révèle à moi-même, me fait sentir ma vérité. Oui, je suis ceci et tu es cela, une évidence de plus en plus lumineuse. Mon monde s'élargit, devient plus vaste en tolérant d’être bousculé. Les rigidités intérieures se fissurent, les résistances craquent. Après avoir causé la douleur, la différence éclaire, nourrit, renouvelle. En explorant le monde de l’autre, je découvre sous sa forme à lui si différente de la mienne, qu’il aspire comme moi au respect de sa liberté, à la considération, qu'il déteste autant que moi le jugement, qu’il veut lui aussi être reconnu et accepté. Là, je ressens  une unité avec 1ui, je nous sens pétris de la même pâte humaine.
Tenir de  beaux discours sur la différence n’exige pas grands efforts, l’accepter dans la réalité des faits représente un parcours quotidien, sans cesse mis à l’épreuve, et plus encore dans les crises. A travers ce cheminement de fourmi, nous mesurons ces choix qui s'offrent constamment à nous, les défis et les opportunités. Une vie délibérée, riche, intense ne saurait jaillir de la soumission, de la négation de soi ni de la résignation. Elle requiert un choix conscient : est-ce «oui » à ce que je suis, à ce qu’est l’autre ? Je conserve toujours la liberté de me cramponner au refus malgré ce qu’il me coûte.
Accepter l'autre ne signifie pas tolérer n’importe quoi, en aucun cas, Les décisions dans l’action viennent dans un second temps (…)
Ne pas se faire de mal ne consiste pas à s’anesthésier ni à refouler, bien au contraire. Nous sommes pourtant viscéralement persuadés que nous nous aimons nous-mêmes en nous fermant, au désagréable et à la douleur. Non, s’aimer, c’est oser ne pas éviter, ne pas éviter de ressentir ce qui dérange. De même, aimer demande de ne pas éviter l’autre.

Christophe Massin  "Souffrir ou aimer". Chap Vivre pleinement p189 à 191

Aucun commentaire: