vendredi 1 août 2014

"Corps, âme, esprit"*

« L’anthropologie ternaire, tripartite, ou spirituelle, s’oppose radicalement, absolument, à l’anthropologie dualiste. Contrairement à cette dernière, elle affirme que l’homme ne s’épuise nullement dans sa « personne », c’est-à-dire dans son individualité faite seulement de corps et d’âme. Elle se souvient de l’étymologie du mot personne, qui est persona, mot latin désignant le masque de l’acteur de théâtre. Elle s’en souvient parce que la découverte en l’homme d’un 3ème niveau de réalité, celui de l’esprit, fait que l’homme total, l’homme achevé n’est pas plus réductible à sa personne biopsychique, celle construite sous la pression des gènes et de la société, que l’acteur antique ne l’est à son masque.
Reste nonobstant, à faire apercevoir ce que l’esprit signifie. Tâche infiniment délicate puisque Maitre Eckhart, l’un des plus grands spirituels de tous les temps, dira que nul ne comprend ce qu’on dit de l’esprit qui ne le connait déjà. Le grand philosophe indien Shankara disait pour sa part, que l’esprit est « ce devant quoi les mots reculent ». Serions-nous pour autant, nous qui ne le connaissons pas, ou si peu, ou si mal, condamnés à n’en rien découvrir, ni rien dire ? Heureusement non. En effet, bon nombre des hommes ayant fait l’expérience de la 3ème dimension de leur être, ayant fait l’expérience de l’esprit, ont su en parler de manière à en donner quelque idée. (…)
Je n’aime guère donner de définition de l’esprit, car l’esprit est justement en l’homme ce qui ne peut se définir, étant notamment participation à l’infini. Une 1ère définition, même si contestable, aura toutefois l’avantage d’aider à fixer les idées. Elle permettra en outre, d’introduire le fait que l’esprit ne doit pas être conçu comme une pure abstraction. Je dirais, pour l’instant, les choses de la manière suivante :
« Après le corps et l’âme, l’esprit est la 3ème et ultime dimension essentielle de l’être humain.
Son rapport à l’âme est en nombre de points comparable à celui de l’âme au corps, et son
mode de manifestation est l’amour »
A bien des égards, l’esprit peut être considéré à la manière du corps et de l’âme. Car lui aussi est non seulement ouverture et perception mais encore geste et action. Il est ouverture, non sur le monde physique, non sur le monde psychique, mais sur le monde spirituel. Ce monde n’est plus celui des apparences, mais celui des essences, celui des réalités en soi. Celui qui le voit, connait plus clairement la raison des choses, leur origine et leur fin. Cet ordre de réalité n’est accessible, ni par la sensation, ni par l’intellection, mais, disons, par la contemplation. Il n’est autre que cet ordre atemporel, éternel, donc « non local », dont parlent toutes les grandes religions. Mais il faut concevoir ce monde spirituel de manière juste. Il n’est en aucun cas un « au-delà », un « autre monde », que celui dont l’âme et le corps donnent une 1ère intelligence. Il est le même monde, mais perçu et vécu à une autre profondeur.
La langue du catéchisme, les stéréotypes sociaux, ou bien seulement la paresse, nous ont tant habitué à imaginer le monde spirituel au-delà des frontières de ce monde, ou au-delà de la mort, qu’il nous est bien difficile de comprendre qu’il n’est pas autre que le monde actuel. Il est ce monde, mais vu d’une autre manière, et avec d’autres yeux. (…)
Bien qu’il ne soit pas que cela, il est certainement bien venu de concevoir l’esprit comme une nouvelle faculté de perception, une nouvelle faculté de pénétration du réel. Un juste symbole en est l’œil, l’œil intérieur, le 3ème œil. Saint Paul parle joliment des « yeux illuminés du cœur ». Toutefois, on l’a dit, l’esprit n’est pas seulement perceptif. Il est aussi opératif. Il l’est doublement. D’abord parce que son ouverture suscite en celui qui est docile à l’esprit, un être neuf, un être qui maintenant vit et agit de manière différente. Il l’est, enfin, parce que la venue d’un être neuf  suscite toujours dans l’entourage des modifications de comportement et parfois même de profondes réactions.
Concernant la venue et la croissance de l’esprit, donc celles de l’homme spirituel, une question cruciale est alors celle-ci : nous savons bien distinguer le corps et l’âme, mais comment peut-on distinguer l’esprit de l’âme et, par suite, identifier l’être neuf dont nous parlons ?
La question est immense : elle est celle du discernement spirituel, lequel peut, mais dans une certaine mesure seulement, s’enseigner. Paradoxalement, c’est à Jean Piaget, le grand épistémologue et psychologue généticien de Genève, que je dois d’avoir compris qu’il existe une pédagogie spirituelle et qu’il ne peut, au fond, en être autrement. Car les travaux de ce grand savant, à la suite de ceux d’Henri Wallon, l’ont clairement montré : le jeune enfant ne sait pas spontanément différencier les ordres physique et psychique, il ne sait pas d’emblée différencier les réalités extérieures et les représentations mentales. Bien au contraire, il mélange et confond les images fournies par ses sens corporels et celles produites par son imagination. Il doit donc apprendre à les différencier. Or tout démontre qu’il en va exactement de même pour l’adulte à propos des ordres psychique et spirituel. En effet quoi qu’il en ait, ce dernier ne sait pas plus distinguer naturellement les données venant de l’esprit, ou influencées par lui, de celles fournies seulement par l’âme, que le tout jeune enfant ne sait distinguer spontanément ces dernières de celles provenant du corps. Cela nous devons l’apprendre. C’est une évidence, non pas humiliante, mais qui, certainement, doit rendre humble.
D’évidence, la question du discernement spirituel est délicate. Cependant, l’essentiel de ce qu’il y a à savoir ici peut être dit, je crois, brièvement. Car ce discernement obéit à un principe simple, un principe invariable que l’Évangile expose joliment en ces termes :
« Chaque arbre se reconnait à son fruit. Sur les épines on ne cueille certes pas des
figues et sur un buisson on ne vendange pas du raisin » (Lc 6,44)
L’arbre se reconnait donc à son fruit et celui-ci est parfaitement identifiable. Parmi les différentes descriptions de ce fruit qui ont été proposées par les grandes traditions spirituelles, celle qu’en donne l’apôtre Paul, tout en étant concise, est particulièrement suggestive. De plus je la crois exhaustive. Paul écrit dans sa lettre aux Galates :
« Mais le fruit de l’esprit est amour, joie, paix, patience, bonté, fidélité,
Générosité, humilité, tempérance. »
Certains, découvrant cette énumération, sont extrêmement surpris. Ils ont raison, car, de toute évidence, nous connaissons tous nombre de matérialistes forcenés, de contempteurs systématiques de toute spiritualité, pour aimer leur enfant, être fidèles à leur femme, éprouver de la joie à l’occasion des différents succès, de la paix par beau temps, de la bonté après un bon repas, etc.
Une précision s’impose donc, la liste de Paul désigne, en apparence du moins, aussi bien des qualités psychiques que des qualités spirituelles. Cependant, l’occurrence de l’esprit dans l’âme, lorsqu’elle donne tous les fruits dont elle porte la promesse, provoque une transformation de l’être si profonde que l’on peut légitimement la comparer, ainsi que nous le verrons, à la naissance d’un homme nouveau, d’un « homme spirituel » qui est radicalement différent de l’homme ancien. C’est d’ailleurs le frémissement de ce nouvel être qui, lors de l’expérience de l’émerveillement, provoque la joie que nous connaissons et dont nous savons qu’elle est une caractéristique de cette expérience. Or, en ces termes, la différence qui sépare les vertus signalées par Paul et les qualités psychiques du même nom s’explique simplement.
L’amour dont parle St Paul n’est pas celui du langage ordinaire. Il n’est pas un « sentiment », c’est-à-dire une « sensation du mental », un état affectif provoqué en l’âme par un agent appartenant au milieu extérieur, qu’il s’agisse d’un évènement physique ou psychologique. Cet amour n’est pas un sentiment, un état de l’âme, mais la substance de l’esprit. Il est conscience, volonté et acte. Conscience qu’il n’y a de bien véritable pour l’être humain que dans son achèvement, c’est-à-dire dans sa transformation en homme spirituel. Volonté de tout faire pour faciliter, ou provoquer, cet accomplissement. Et, enfin, mise en acte de cette volonté. Cet amour, qui est donc éprouvé par la personne spirituelle et qui n’est pas à la portée de l’homme ancien, s’adresse à tous les hommes, à l’humanité entière ainsi qu’à soi-même.
La joie et la paix évoquées par Paul sont dites, classiquement, « sans cause ». Entendons : sans cause extérieure. Cette joie et cette paix sont celles qui emplissent le cœur de l’homme lorsqu’il s’ouvre à son être essentiel, lorsqu’il advient à sa dimension spirituelle et qu’il répond ainsi à cet amour dont nous avons dit qu’il est la substance de l’esprit. Quant aux autres vertus et qualités énumérée par St Paul, elles sont d’authentiques signatures de l’esprit, mais à la seule condition d’exprimer cet amour et d’être motivées par lui. Donc dans l’unique mesure où elles où elles sont dispensées afin d’aider autrui à se transformer et s’accomplir, c’est-à-dire encore à réaliser la totalité de son être.
L’amour spirituel s’adresse à l’homme total, à l’homme né à l’esprit, à l’homme achevé. Mais à l’inverse, l’amour peut demeurer uniquement psychique, sentimental. Tel est le cas lorsqu’il est inspiré par l’autre pris dans sa seule substance tissée du corps et d’âme. Ainsi en va-t-il 9 fois sur 10 de l’amour conjugal, de l’amour parental, de l’amour familial, de l’amitié aussi. L’amour psychique n’est pas concerné par l’homme spirituel, il ne le connait pas. Il désire seulement l’adaptation, la conservation et le confort de l’homme naturel. Son origine et sa fin sont d’ordre biologique. La joie et la paix psychiques sont inspirées par cet amour lorsqu’il réalise son objet ». (…)
Michel Fromaget "Naitre et mourir" p56 à 60 Chap : le corps, l'âme et l'esprit.
* Chez M. Fromaget, l'âme désigne la psyché.

1 commentaire:

Acouphene a dit…

Un petit bout de Fromaget fait du bien...