lundi 23 mai 2016

dimanche 10 avril 2016

vendredi 20 novembre 2015

« Touche pas à ma vie ! »



D i a l o g u e  paru dans le n°81 de la revue Le1hebdo  le 4 novembre 2015

Brigitte Perrouin-Verbe, professeur de médecine
Chef du service de médecine physique et de réadaptation neurologique du CHU de Nantes, elle dirige ce centre de référence qui comprend 160 lits dont 30 de jour. Elle a publié en collaboration Neuro-orthopédie des membres du blessé médullaire adulte (Sauramps médical, 2012).
 Philippe Pozzo di Borgo, ancien chef d’entreprise
Victime d’une chute de parapente en 1993, devenu tétraplégique, il a livré son témoignage dans Le Second Souffle, paru chez Bayard en 2001 et adapté à l’écran par Olivier Nakache et Éric Toledano dix ans plus tard avec Intouchables. Il a publié cette année chez le même éditeur Toi et moi, j’y crois, une réflexion sur la relation à l’autre.

Nous sommes au centre de rééducation du CHU de Nantes. La professeur Brigitte Perrouin-Verbe, qui dirige le service, nous reçoit dans son bureau. À côté d’elle, l’un de ses patients, Philippe Pozzo di Borgo, incarné à l’écran par François Cluzet. Tous deux ont accepté de dialoguer avec nous sur la demande sociale de plus en plus forte en France d’un droit à l’euthanasie. 

Quelle était votre position sur le « droit à mourir dans la dignité » avant votre accident ?

Philippe Pozzo di Borgo : Je n’avais jamais envisagé de devenir fragile. Comme la plupart d’entre nous, j’étais dans l’action et le mouvement. Je courais après quelque chose qui n’existait pas, dans un esprit de compétition permanent. Je crois bien que je n’avais jamais percuté sur la notion de handicap. Privilégié, rencontrant le succès, cela me semblait inconcevable d’être très diminué jusqu’à la souffrance, l’incapacité de faire quelque chose. Comme 92 % des Français, il était pour moi évident que si je devais souffrir d’une rupture brutale, tragique, m’interdisant toute capacité d’agir, je souhaiterais qu’on arrête cet état.

Étiez-vous partisan, auparavant, d’une euthanasie active dans certains cas ?

M. Pozzo di Borgo : Je ne m’étais jamais posé la question ainsi. Mais maintenant que je suis de l’autre côté de la barrière, il n’en est pas question. Aujourd’hui, mon point de vue est réfléchi. À l’époque il était instinctif. 

Comment recevez-vous les débats qui ont cours à ce sujet ?

M. Pozzo di Borgo : J’ai conçu de l’inquiétude en entendant la promesse électorale du président de la République d’ouvrir à nouveau une réflexion. Il n’a probablement pas étudié le sujet. Mourir dans la dignité… C’est une erreur de définition. 

Pr. Perrouin-Verbe : Je suis en complet accord avec vous. Que veut dire « mourir dans la dignité » ? Une personne malade serait-elle indigne ? La dignité, ce n’est pas cela. La dignité, c’est intrinsèque à l’homme ou à la femme. La maladie n’est pas indigne. Le handicap n’est pas indigne. Et on ne peut pas réduire quelqu’un en situation de handicap à sa situation de dépendance ou de souffrance. Le handicap n’est pas un attribut de la personne.

M. Pozzo di Borgo : Notre époque considère trop facilement l’être humain comme du jetable. Les nouvelles tentatives de légiférer sur la fin de vie font partie de cette vision. On débranche parce que la personne bave ou n’est plus maîtresse d’elle-même. Pas assez autonome, plus digne de considération. Quelle inhumanité ! On parle de dignité posturale, mais que ce soit chez les Anciens, au Siècle des lumières ou aujourd’hui, la notion de dignité s’attache à l’homme même. C’est une notion ontologique. À suivre ce chemin, nos sociétés finiront par vouloir appliquer une sorte de règle des 80/20. Les 80 % qui sont dans la norme auront le droit de vivre. Les 10 % d’enfants différents seront éliminés et les 10 % de vieillards encombrants aussi. C’était la prémonition d’Aldous Huxley dans Le Meilleur des mondes (1932). À la moindre ride, on vous supprime. Hitler est arrivé au pouvoir quelques années après…

Pr. Perrouin-Verbe : Oui, nous devons être très prudents. Nous vivons dans une société normative et il ne faut pas ouvrir des portes inconsidérément. Il existe déjà une dérive potentielle, y compris dans l’exercice de la médecine. On voit bien que les contraintes médico-­économiques font courir le risque à la médecine d’être moins attentive à l’égard des personnes âgées en bout de course et des personnes handicapées. 
Le jugement normatif sur les handicapés, le « ils sont forcément malheureux, diminués », est intolérable. C’est un obstacle pour leur rééducation.

M. Pozzo di Borgo : Cette violence est réelle. 

Pr. Perrouin-Verbe : Quand des handicapés font un problème de décompensation aiguë et qu’il faut les prendre en charge en réanimation, nous sommes parfois obligés de nous battre et ­d’expliquer à des réanimateurs que leur qualité de vie est excellente. Je suis assez inquiète de l’évolution de cette médecine où on n’aura plus le temps de s’occuper de gens soi-disant différents. Nous sommes toujours dans une société discriminante avec ses a priori, des systèmes de pensée qui considèrent que les handicapés sont différents, malheureux. Alors, à quoi bon, par exemple, accéder à leurs besoins de santé ? 
Le raisonnement peut s’appliquer à des personnes âgées. Certains vont penser qu’il n’y a pas de raison d’aller plus loin sur le plan thérapeutique. Cela existe déjà. La responsabilité est politique parce que nous sommes dans une société non inclusive. Lorsque des personnes ne vivent pas le quotidien des autres, elles sont considérées comme différentes, comme une minorité moins intéressante.

M. Pozzo di Borgo : Je dirais que c’est une question éthique plus que politique. Ceux qui ne croient pas à la performance, à la norme, prennent le risque d’être marginalisés et déconsidérés. C’est le regard de la société sur la différence qui peut être douloureux, inquiétant, angoissant et anxiogène. Et qui l’est aussi pour le valide. En creux, il peut se demander comment la société réagira s’il lui arrive quelque chose. Cela met tout le monde à cran. Dans l’univers de l’entreprise, assez brutal avec sa logique économique, on va se poser la question du coût de son maintien. Dans le domaine de la santé, du coût d’un service hospitalier comme celui où nous sommes. Cela me fait très peur. Ces questions m’inquiètent depuis que je suis dans l’immobilité et le silence. Je ne les avais pas perçues auparavant. De même que je n’avais pas saisi toute la richesse qu’il y a à être dans le silence. À être fragile et à reconnaître sa fragilité… À accepter sa condition.

Prenons le cas de Vincent Humbert, mort en 2003, qui avait obtenu de son médecin une assistance pour mourir. Ce tétraplégique…

Pr. Perrouin-Verbe : Je vous arrête : il n’était pas tétraplégique. Là aussi, les médias ont une responsabilité. Un tétraplégique, c’est un patient comme Philippe Pozzo di Borgo : une lésion de la moelle épinière qui provoque la paralysie des quatre membres, mais qui ne touche pas à l’intégrité de la faculté de penser, au cerveau. Vincent Humbert avait une lésion cérébrale, il était malvoyant et muet. Sans connaître son dossier, il était vraisemblablement proche par moments de ce qu’on appelle un état pauci-relationnel : un stade où l’on peut avoir certaines réactions à l’environnement, mais avec des altérations de la connaissance.

M. Pozzo di Borgo : Il souffrait parfois de blocages complets, d’obsessions, mais il était capable d’échanges, capable de rire. Il était en lien.

Pr. Perrouin-Verbe : Ce que je veux dire, c’est que les médias devraient savoir dissocier les situations entre des gens qui peuvent avoir des lésions cérébrales très sévères et les autres. 
  
À partir de ce cas, considérez-vous qu’il ne faut jamais donner à un malade accès au droit à mourir ?

Pr. Perrouin-Verbe : Nous avons tous accompagné des patients réellement en fin de vie, en traitant leur douleur, pour qu’ils puissent s’éteindre progressivement. Cela ne me pose pas de problème. Mais on confond tout : la fin de vie et des situations de pathologie chronique. Et dans ces situations, on confond les différents degrés d’atteinte. Si on parle de fin de vie, c’est-à-dire d’une mort imminente, en raison de l’âge ou d’une maladie, je considère que la loi Leonetti répond à nos questions.

Faut-il, comme en Belgique ou en Suisse, un cadre légal plus large qui permette de donner accès à des produits létaux aux personnes qui ne sont pas forcément en fin de vie et qui veulent se suicider ?

M. Pozzo di Borgo : Ces personnes sont en désespérance complète. N’est-ce pas à la société de leur proposer l’aide de structures, avec des professionnels et leurs familles ? Il faut les mettre en lien pour essayer de les sortir de leur désespérance. Quelqu’un doit leur dire : je suis là, je t’accompagne, je ne te laisse pas tomber. C’est ma réponse. J’espère que si je me retrouvais dans cette désespérance insupportable, on me viendrait, non pas en secours, mais en considération. Cela renvoie à une question éthique : notre société peut-elle répondre à des demandes de suicide assisté de personnes qui ne sont pas en fin de vie ? Je préfère un investissement dans l’accompagnement qu’une possibilité de me « sortir ». Même si une loi existe, je pense qu’il peut être sage de ne pas l’appliquer. 

Pr. Perrouin-Verbe : Ma réponse, c’est l’expérience que l’on a dans notre service. Nous sommes là pour prendre en charge des patients malades ou blessés du système nerveux. Certains nous disent : on veut mourir. Parfois il y a la pression des familles qui nous demandent de ne pas réanimer leur proche. Mais ici, nous traitons les malades, nous les aidons dans leur projet de vie. Plus de 90 % de ces patients, lorsqu’ils sont revenus chez eux, disent que la vie vaut la peine d’être vécue. Bien sûr, quand on a brutalement un accident sévère, on ne peut pas se projeter dans l’avenir. C’est notre rôle de montrer que l’on peut vivre. Nous avons ici des jeunes de 20-25 ans qui vont ressortir, reprendre leurs études, se marier, faire des enfants, travailler pour certains.
Je suis frappée de ce que l’on veuille s’approprier la mort. Mais elle vient quand elle vient ! Qu’elle soit rendue plus confortable en fin de vie, oui. Que certains veuillent nous transformer en prestataires de services de la mort, non ! Je ne suis pas là pour donner la mort ; je suis là pour reconstruire la vie. 

M. Pozzo di Borgo : J’ai vu hier un documentaire très fort de Luc Jacquet, La Glace et le Ciel, où on découvre le travail de scientifiques qui procèdent à des carottages dans l’Antarctique. Pendant 800 000 ans, le climat a connu des cycles. Mais durant les cent dernières années, l’homme s’est approprié le climat. Nous faisons la même chose avec la nature. Ce que l’on fait déjà à la Terre, très fragile, je redoute qu’on le fasse aux individus fragiles. On ne respecte plus l’être humain dans sa diversité. Ce n’est pas la bonne solution. 

Votre attitude se rattache-t-elle à une foi ?

M. Pozzo di Borgo : Non… Je suis pratiquant mais non croyant ! La foi est une chose qui m’échappe complètement même s’il m’est arrivé dans le passé, avec ma femme, de participer à des groupes de prières. Ce n’est pas faire référence à un Dieu ou à une croyance religieuse de dire que la vie est belle, extraordinaire, unique. Soyons clairs : je la découvre beaucoup plus depuis que je suis handicapé. Au fond de moi-même, j’ai découvert cette évidence : touche pas à la vie, ne touche pas à ma vie ! 


mercredi 21 octobre 2015

"Rendre un cercle carré" ?

Vous n’en avez pas vraiment assez d’avoir peur, ou bien vous laisseriez tomber cela. Quelque part en vous, vous ne voulez pas lâcher, vous y êtes accrochés. Vous ne pouvez pas vous changer, rien ne peut vous changer : ni la thérapie primale, ni les groupes de travail - rien. La seule chose qui puisse se produire est que vous en arriviez à vous accepter. Même Dieu ne peut pas vous changer. Sinon pourquoi vous aurait-t-il fait comme ceci, et pourquoi ne pourrait-il pas vous changer si vous n’êtes pas correct ? Et s’il vous changeait, vous ne seriez pas qui vous êtes. Il vous a fait de la seule façon qu’il était possible de vous faire. Vous pensez que vous êtes laid, alors soyez laid. Vous n’aimez pas votre corps, vous n’aimez pas votre esprit - ils sont vous, acceptez-les […]

C’est l’ego qui veut changer, devenir rayonnant, illuminé, unique. Personne ne s’aime. Et c’est là toute la beauté de l’attitude de l’homme religieux - que rien ne puisse être changé, donc mangez bien, vivez, savourez. L’homme religieux ne gaspille pas d’énergie à lutter contre lui-même. Rien n’est erroné, si ce n’est une attitude erronée. Vous essayez de rendre un cercle carré - c’est impossible. Si on le pouvait, ce ne serait plus un cercle.



Osho Rajneesh. Poona, Inde 1975. Cité dans l’épilogue de « L’observation de soi – L’éveil de la conscience » de Red Hawk

samedi 26 septembre 2015

vendredi 31 juillet 2015

vendredi 19 juin 2015

jeudi 4 juin 2015

samedi 11 avril 2015

lundi 30 mars 2015

"Là où"...

Maxime Le Forestier 1973

vendredi 13 mars 2015

Après



A écouter ou réécouter : "Y'a rien qui dure toujours"... même pas les tempêtes

dimanche 22 février 2015

vendredi 6 février 2015

"Une sexualité au parfum d'infini"



"Pour ce spécialiste du tantrisme, sexualité et mystique ne font qu'un. D'où la nécessité, pour aimer, de donner à l'autre tout l'espace physique, philosophique et créatif dont il a besoin. L'aventure la plus passionnante d'une vie.
D'après les recherches actuelles on estime que la passion et l'intérêt sexuel pour son partenaire ont la vie courte: trois ans. Après, il faut se montrer créatif et inventer autre chose. Mais quoi? Tout a été tenté, ou presque. Une grande liberté sexuelle finit presque toujours par avoir raison des couples, soit qu'elle débouche sur l'ennui et la lassitude, soit qu'elle pousse à recommencer sans cesse le scénario de la passion courte durée avec d'autres partenaires. La grande boucle répétitive que connaissent tous ceux qui aspirent à la liberté. Nous sommes pris entre deux mirages, celui de la fidélité et celui de la liberté sexuelle. Il semble que notre esprit ait un goût pour les voies binaires, surtout lorsqu'elles débouchent sur l'insatisfaction. Les biologistes, les neurobio-logistes, les sexologues et autres spécialistes de la question tentent de nous ouvrir l'horizon, mais la peur de perdre l'autre, la peur d'être comparé, d'être jugé, d'être abandonné est plus tenace que toutes les théories et aspirations. On assiste au retour des extrêmes : la chasteté, grand mouvement puritain qui nous vient des États-Unis est à la mode et le sida n'y est pour rien. D'un autre côté, il y a un ras-le-bol total des précautions et beaucoup préfèrent ignorer le danger. Nous sommes encore une fois dans une solution binaire.

Pour être fidèle longue durée, il faut être androgyne comme l'escargot, sourd à son corps et à celui des autres, hormonalement faible, sous hypnose amoureuse, extrêmement religieux ou hyperconventionnel, craintif et soumis. Je parle d'une fidélité d'esprit et de corps, pas de ceUe qui se supporte en regardant des films porno ou en ayant recours à des subterfuges de sublimation ou à de rapides visites dans les salons de massages érotiques à l'heure du déjeuner. C'est rare de voir deux personnes qui ont survécu à trente ans de fidélité et sont encore vivants, lumineux et amoureux. La fidélité morte ne compte pas dans les statistiques. Est-il possible de construire un couple durable où la liberté, la vérité et le respect mutuel soit une base solide sur laquelle les deux partenaires puissent trouver force et inspiration, imagination, stimulation réciproque, en cessant d'annihiler les aspirations légitimes du corps à découvrir ?

" Ce grand élan d'un corps vers l'autre place les amants dans une sphère de totale communication avec le cosmos. "

Une troisième voie entre fidélité et infidélité ?
Après avoir tout essayé, il faut un sursaut d'invention! Fidélité, mais à qui ou à quoi? Quelle est la composante absente de la vie de presque tous les couples?
C'est l'espace créatif. L'espace tout court. À regarder les couples, on se demande où ils ont oublié leur bouteille d'oxygène. Le contrôle, la peur, le mensonge, l'ennui, la dépendance apparaissent en revanche au premier coup d'œil.
Alors apparaît la grande idée: l'amour c'est donner à l'autre tout l'espace dont il a besoin pour se réaliser pleinement dans tous les domaines, sexualité comprise. C'est la seule base solide sur laquelle un couple peut construire une petite éternité, à condition qu'aucun des deux ne soit victime de cette liberté. L'espace partagé n'est pas seulement un espace physique, c'est aussi un espace philosophique et créatif où la peur de perdre l'autre disparaît devant la réalisation qu'il y a peu de chance de trouver plusieurs personnes assez matures pour nous offrir cet espace. Il y a peu de chances que les deux partenaires jouissent de la même capacité à lier des relations amoureuses. Mais c'est la seule base sur laquelle un couple peut s'épanouir pleinement et, comme c'est quasiment impossible à réaliser, cela devient l'aventure la plus passionnante d'une vie. Je te donne tout l'espace dont tu as besoin pour te réaliser sur tous les plans (on commence par donner avant de prendre !), je reçois tout l'espace dont j'ai besoin pour me réaliser. Cela demande courage, maturité, dialogue, franchise, limpidité absolue de la relation. Mais dans ce jeu constant, la communication devient perpétuelle, elle n'est plus un accident. L'intuition se développe et engendre une passion qui peut parfaitement échapper aux trois ans fatidiques que nous octroient les scientifiques. Non seulement échapper, mais se développer sans cesse jusqu'à parvenir à une paix spatiale où toute peur d'être abandonné a disparu. C'est la créativité totale ! La liberté émotionnelle enfin recouvrée ! La fidélité à l'espace dans lequel deux personnes ou plus trouvent l'harmonie.

La sexualité a-t-elle une transcendance ?
La sexualité est pour un petit nombre une expérience si puissante qu'elle ouvre à l'espace, à l'unité avec le Tout. Cette expérience peut être spirituelle, mystique ou simplement humaine, elle peut ouvrir l'être à un espace sans ego, une plénitude créative et vibrante. Ce n'est pas l'approche traditionnelle qui mise, quelle que soit la religion, sur la frustration: la voie royale de l'hystérie religieuse.
Alors, ce grand élan d'un corps vers l'autre qui fait exploser les limites et place les amants dans une sphère de totale communication avec le monde, cet orgasme cosmique si théorisé et dont on parle tant, est-il vraiment accessible? Oui.. à une personne sur cent mille peut-être, et pour que la révélation ait lieu, il faudrait être au moins deux. C'est la grande fiction qui nous pousse vers la passion, mais qui se réalise rarement, car les corps sont habités par trop de souffrances, trop de peurs, trop d'angoisses pour s'abandonner totalement à l'autre. Les corps souffrant perdent le souffle et, sans le souffle, pas d'ouverture possible à cette grande extase. Alors, que faire?
Vous avez des stages de néo-tantra où la sexualité « sacrée» est enseignée par une bande de tristes agités new-age qui mélangent un peu tout dans un cocktail insipide. Ni mystiques ni physiques, ils errent sous leur parapluie spirituel, un cosmos d'un mètre à peine, et rendent la sexualité encore plus triste et névrotique.
Les entendre parler de l'orgasme cosmique fait penser aux prédicateurs américains qui vendent Dieu comme on vend une voiture d'occasion. Il ne suffit pas de quelques fleurs et de vapeurs d'encens, de rituels ridicules où deux névroses sur pieds se prennent pour Shiva-Shakti, d'investigations protégées, gants et capote, de recherche du Graal (point G et prostate, on se croirait à l'hôpital), ni d'exercices respiratoires absurdes pour trouver la félicité. Houellebecq a donné une description cinglante de ces approches. Comme disait Abhinavagupta (Xe-XIe siècle), maître tantrique et philosophe de la tradition cachemirienne : « Si le tantrisme avait quelque chose à voir avec la sexualité, mon âne serait mon maître. » Des stages où l'on apprend à contrôler son éjaculation avec des néo-taoïstes mués en ingénieurs du sexe sino-thaïlandais et où l'on travaille la question à grand renfort d'instruments, de sphères vaginales qu'on risque de laisser échapper sur le plancher sonore de son bureau ou dans un bar? Serrer les muscles, grincer des dents, contracter les sphincters, c'est le Fort Boyard de la sexualité!
Des stages de fellation-cunnilingus où l'on s'exerce sur des prothèses siliconées, encouragés par une experte qui nous promet en un week-end de détenir l'arme absolue de la séduction sexuelle (oui, ça existe !), mais, à la limite, c'est plus honnête que de nous proposer de nous ouvrir les chakras à coup de coïts. La lecture des innombrables ouvrages qui nous promettent de nous dévoiler les secrets d'une sexualité harmonieuse et semblent tous être copiés les uns sur les autres? L'ère des experts.

" Inventons une passion non sentimentale fondée sur l'absolue présence à l'être qui est dans nos bras " 

Autant regarder Sex and the city. Accumuler les expériences sexuelles pour devenir celui ou celle qui sait faire jouir et applique sa technique à chaque nouvel aspirant ou aspirante ? Il semblerait qu'on n'apprenne pas plus à être un bon amant en multipliant les expériences à l'infini qu'en suivant les cours de littérature à la fac pour devenir écrivain. On peut s'améliorer un petit peu, ouvrir l'intuition, rencontrer la bête de sexe innée qui nous révèlera le frémissement de toutes les cellules dans un hyperorgasme qui nous laisse légèrement halluciné et heureux. Mais qui nous propose de retrouver notre capacité émotionnelle à communiquer, à nous émerveiller de la découverte de l'autre, d'abandonner toutes les structures de pensée qui nous cuirassent et nous isolent? D'être de l'espace qui rencontre de l'espace ?

Expérimenter une éthique de la joie
Commençons par réintégrer le corps qui a la capacité innée de faire un avec toute chose, alors que l'esprit lutte sans cesse contre ce corps non duel. Rétablir cet équilibre suppose une présence nouvelle aux sensations, aux émotions, à l'esprit, qui en vérité ne sont pas scindés mais forment un seul courant, comme une tresse souple où chacun des éléments communique sans cesse avec les autres.
Toutes sortes d'approches nous proposent de retrouver le corps et l'émotion, encore ne faudrait-il pas oublier l'esprit, qui a droit lui aussi de faire UN avec la totalité. Pour retrouver le corps, tout le monde ou presque s'accorde sur la nécessité de vider l'esprit de ses concepts, de ses croyances, de ces adhésions, de ses formes figées, pour ne faire qu'un avec le flux de la vie. C'est là où le bât blesse, la plupart des systèmes qui nous promettent la liberté finissent par nous assujettir en nous proposant une « vérité" supérieure aux autres « vérités ". Nous retombons dans l'ornière fatale. Spinoza nous a libérés de la magie, de la religion et de la dualité. Un bon début. Il est sain de ne pas s'attendre à être sauvé par un autre et de défendre notre liberté contre toutes les approches qui troquent l'obéissance contre l'intelligence. Spinoza cherche s'il n'existe pas « quelque chose qui fût un bien véritable, communicable par soi, par lequel, ayant rejeté tout le reste, l'esprit pût être exclusivement concerné ; quelque chose enfin dont la découverte et la possession me fissent éprouver pour l'éternité une joie permanente et souveraine ". Inventons une passion non sentimentale fondée sur l'absolue présence à l'être qui est dans nos bras, libérons-nous de la peur d'être abandonné qui nous étreint au premier baiser et nous force à la manipulation. Oublions le péché originel et tous ceux qui nous rognent les ailes à grands coups de révélations divines. La vie n'a qu'un sens : être vivant. Notre système physique, émotionnel et mental a besoin d'air et d'espace. Notre disque dur mental à grande capacité a besoin de retrouver de l'espace vierge de toute croyance, de toute adhésion, de tout dogme. Il y a des potions magiques pour nettoyer le disque dur. On peut lire un Michel Onfray, décapant de disque dur destiné à ceux qui ont déjà abandonné le mirage spirituel et aiment naviguer dans les idées. On peut aussi ne rien lire et s'adonner à la présence par petites touches pointillistes en relâchant le souffle jusqu'à réaliser que l'expérience de l'unité avec le tout, que certains appellent le samadhi ou l'illumination, ne nécessite nullement un lourd bagage spirituel ou philosophique. Ou disons qu'après l'avoir assimilé on peut s'en libérer pour rejoindre un espace non duel où l'émotion, la pensée et la sensation touchent à une fluidité merveilleuse. Et cette fluidité ne s'épanouit jamais mieux que dans un univers où deux personnes (ou plus...) la partagent, car c'est le territoire de tous les dangers et que, sans le danger, l'être s'endort ou s'illusionne. Fidélité à l'espace! Jouissance sidérale" 

Daniel Odier, interview parue dans Nouvelles clefs n°54 en 2007

mercredi 14 janvier 2015

A propos d'amour, de manque, de vide et de plein



"Après la naissance : l'oralité :

Quittant une forme de plaisir, le paradis in utero, le nour­risson va en trouver un autre immédiatement: téter.
Plaisir de la bouche, l’oralité, qui est en même temps tou­cher, contact et odorat. Avec l’air, l’enfant ouvre son nez aux par­fums, et d’abord au parfum de sa mère, unique, inoubliable. Le temps de la tétée, l’unité perdue se reconstitue. Le fœtus s’y était déjà entraîné : on voit à l’échographie que parfois il suce déjà son pouce. Trouver le sein et téter, il le sait en arrivant, reconnaître l’odeur du lait aussi. Avec le plaisir oral - qui ne nous quittera plus de toute notre vie et qui souvent avec la vieillesse reste le dernier - apparaît, bien sûr, son envers, la faim, le manque.

Quelle que soit la bonne volonté de sa mère, l’enfant connaî­tra l’attente, le manque et l’alternance plaisir/manque. Il passera de l’intense bonheur de l’enfant repu qui s’endort dans les bras, sourire à l’ange, à la colère terrible, au désespoir sans fond quand le sein, pour une raison ou pour une autre, vient à manquer.


Les jeunes parents, pleins de sollicitude pour leur tout petit sont parfois très déroutés et troublés quand il se met à pleurer désespérément alors même qu’il semble ne manquer de rien ; cela se produit souvent vers le soir au cours des tout premiers mois, comme si simplement être né et avoir vécu tout une longue journée le laissait émotionnellement totalement démuni et perdu.

Les moments de manque - inévitables - font partie de l’ap­prentissage physique et psychique. Ils seront d’autant plus dra­matiques si la mère elle-même trop souffrante en fait une tra­gédie et ne peut supporter les pleurs de son nourrisson. La fra­gilité de la mère se révèle à cet instant-là ; c’est là qu’elle peut le rejeter et même le maltraiter (le syndrome des enfants secoués) ou chercher à tout prix à le combler en devançant toute demande de son petit. Croyant que si elle est une bonne mère, son enfant ne pleure pas, elle va lui transmettre sa propre rela­tion dramatisée au manque. Sinon, si elle reste zen et accepte le comportement de son petit, il peut apprendre à s’en débrouiller, à attendre, à se rendormir, à traverser ses propres souffrances. Le manque prépare au prochain passage: le sevrage. Pour être aidant, ce manque ne doit être ni trop aigu (il ne s’agit pas de laisser pleurer longtemps un nourrisson et de lui impo­ser rigidement des heures) ni trop absent. Paradoxalement, le manque de manque nous rend la vie difficile parce que nous ne connaissons plus les limites.

Non régulé, le monde maternel sans limites est celui dont souffrent les prisonniers d’une addiction. Une faim terrible les habite (pour l’inconscient archaïque faim de lait ou faim d’amour sont équivalentes) qu’ils tentent de combler avec un objet spécifique: boulimie/anorexie, alcool, drogues, cigarettes, pornographie.


L’amour déréglé s’enracine dans des expériences très pré­coces de troubles de l’oralité, quand notre mère, pour des souf­frances qui sont les siennes, n’a pas pu nous aider sainement à vivre nos satiétés et nos faims nécessaires. Cette faim-là, psy­chique, est incontournable.

Par contre, si sur ce plan, la mère va bien, non seulement elle nourrit son petit, mais aussi elle lui apprend à attendre, sans que cela devienne une chose injuste et terrible. On voit bien, ici, comment la relation de la mère à ses propres frustrations, va être déterminante pour transmettre à son petit le refus ou l’accueil de la réalité telle qu’elle est.

Avec son lait (ou son biberon) la mère transmet subtilement sa vision du monde, indissociable de son image d’elle-même ; se vit-elle victime impuissante ou partenaire de sa propre vie, elle transmet un message :

          

            -soit que tout manque est intolérable, avec son corollaire, la prise de contrôle total sur ce dont on a besoin. Pour garder totalement ce sein nécessaire, il faut le dévorer: occuper tout son temps, tout son esprit, tout son amour. Le combler de toutes parts afin qu’il n’ait jamais envie d’aller ailleurs. Lui éviter tout manque, toute frustration, etc. la boucle orale est bouclée et c’est un cercle vicieux. Plus tard, l’ancien nourrisson fera la même chose avec un amant, une amante, des collaborateurs, etc. et ses propres bébés traités comme des parts de soi-même. Même si on a beaucoup lu de livres de psychologie et de psychanalyse. Rêvant d’éviter à son enfant tout traumatisme, une telle mère le prive des expériences nécessaires. Dans le désir (et l’exigence) d’être une mère parfaite, se cache le désir de dévorer son enfant. Les troubles du pouvoir commencent avec le sein :

           

            -soit, le message transmis est que, heureusement, connaître le vide et le manque n’est nullement la fin du monde (la faim du monde) ; qu’après le mauvais temps vient sûrement le bon temps et réciproquement. L’enfant ainsi entre dans le temps non comme un ennemi, mais comme un ami.

Derrière la gestion du sein ou du biberon, se cache aussi le pouvoir du temps : régulier ou instable, adapté au petit ou non adapté, souple ou rigide, en avance ou en retard. Le lien avec le temps juste, un rythme relié aux naturels états du corps, s’éta­blit là aussi.

Notre monde actuel, est, sur ce plan, plutôt déréglé : ne plus savoir attendre, vouloir tout, tout de suite, est une pathologie du maternel. Ne plus respecter les temps de gestation, de mûris­sement, de préparation, courir vers le tout prêt, tout cuit, au sens propre et au sens figuré, est relié à ces refus d’origine, à ce mal vivre l’attente et à la terrible peur du manque qu’il cache. Nous avons perdu ce qu’Anne Sylvestre appelle si joliment la patience des graines. Alors que - pour beaucoup d’entre nous - nous n’avons jamais été aussi nantis, nous sommes hantés par la terreur de perdre de l’argent, de la jeunesse, du pouvoir. Qu’une rumeur circule d’une grève des routiers et les stations d’essence sont saturées dans l’heure qui suit par des queues d’au­tomobilistes inquiets.

Nous appartenons à des générations d’enfants dits « gâtés », qui sont en réalité des enfants privés. Privés d’une relation juste avec l’avoir, avec le temps, avec le manque. Nous avons à réap­prendre d’autres peuples, plus simples et plus proches de la réa­lité, la patience de la vie ; patience signifie capacité à supporter. Nous sommes devenus si fragiles devant la vie !

L’apprentissage du vide, du manque, est essentiel à la construction psychique de l’enfant et notamment dans l’élaboration du Soi. J’y reviendrai. .Naturellement, notre premier grand Maitre du vide est notre mère. Par sa présence et son absence, qu’elle le veuille ou non, qu’elle le sache ou non, elle enseigne le plein et le vide.

Je cite ici la Bible de Jérusalem, dans la Genèse: « Au com­mencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l’abîme et un souffle de Dieu agi­tait la surface des eaux ».

Les Grecs avaient horreur du vide et du rien. D’eux vient le fameux adage « La nature a horreur du vide » ce qui, nous le savons maintenant, est faux. Et nous sommes pétris de cette ter­reur du vide et du silence.

Quelle perte !

Lacan dit quelque part : « Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas ». Étrange formule paradoxale, mais si parlante ! Aimer, c’est donner du vide. Vide, l’espace pour être, que donne la mère avec son utérus. Vide, son silence chaleureux quand l’enfant s’endort près d’elle. Vide, son écoute attentive de tous les signes de son bébé. C’est certes un vide présent et non pas un vide d’absence. Elle donnera ses absences aussi. Et ce n’est pas plus mal !

Dans ce vide, le petit d’homme ne fait pas que souffrir absur­dement et désespérément d’abandon. Il n’est pas seulement livré à la déréliction. S’il va bien, dans le vide, il sécrète son propre monde, il fabrique son psychisme: il halluciné le sein manquant d’abord, puis sa mère qu’il voit partout. Il porte à sa bouche tout ce qui passe à sa portée - à commencer par ses propres doigts. Cette hallucination première - voir sa mère là où elle n’est pas - est considérée comme la proto-pensée. Le fantasme fait pont par-dessus le vide et l’absence. L’enfant se prépare à symboli­ser, sumbolein en Grec. Des objets intermédiaires et investis de toute l’attraction maternelle vont lui servir auparavant: l’objet transitionnel, si précieux, incontournable, le nounours ou le doudou. Il est comme sa mère, en petit, « une réduction lilli­putienne » dit Pierre Solié de cette mère-Tout. L’enfant pourra l’adorer ou le maltraiter à sa guise, penser qu’il est la mère lui- même, et rester avec lui toute la nuit pendant que Maman, la rosse, est partie dormir avec Papa.

L’idole précède la symbolisation définitive. Notre attache­ment aux objets qui nous entourent et qui représentent pour nous les personnes qui nous les ont donnés est du même registre. Idolâtrer, avant d’être capable d’évoquer l’autre en nous, en son absence.

Le vide est créateur pour l’enfant, il en a besoin, mais dans certaines conditions (…)"



Lily Jattiot  « DYNAMIQUE DU SOI, la fine pointe de l’âme » p74 à 78