mercredi 14 janvier 2015

A propos d'amour, de manque, de vide et de plein



"Après la naissance : l'oralité :

Quittant une forme de plaisir, le paradis in utero, le nour­risson va en trouver un autre immédiatement: téter.
Plaisir de la bouche, l’oralité, qui est en même temps tou­cher, contact et odorat. Avec l’air, l’enfant ouvre son nez aux par­fums, et d’abord au parfum de sa mère, unique, inoubliable. Le temps de la tétée, l’unité perdue se reconstitue. Le fœtus s’y était déjà entraîné : on voit à l’échographie que parfois il suce déjà son pouce. Trouver le sein et téter, il le sait en arrivant, reconnaître l’odeur du lait aussi. Avec le plaisir oral - qui ne nous quittera plus de toute notre vie et qui souvent avec la vieillesse reste le dernier - apparaît, bien sûr, son envers, la faim, le manque.
Quelle que soit la bonne volonté de sa mère, l’enfant connaî­tra l’attente, le manque et l’alternance plaisir/manque. Il passera de l’intense bonheur de l’enfant repu qui s’endort dans les bras, sourire à l’ange, à la colère terrible, au désespoir sans fond quand le sein, pour une raison ou pour une autre, vient à manquer.

Les jeunes parents, pleins de sollicitude pour leur tout petit sont parfois très déroutés et troublés quand il se met à pleurer désespérément alors même qu’il semble ne manquer de rien ; cela se produit souvent vers le soir au cours des tout premiers mois, comme si simplement être né et avoir vécu tout une longue journée le laissait émotionnellement totalement démuni et perdu.
Les moments de manque - inévitables - font partie de l’ap­prentissage physique et psychique. Ils seront d’autant plus dra­matiques si la mère elle-même trop souffrante en fait une tra­gédie et ne peut supporter les pleurs de son nourrisson. La fra­gilité de la mère se révèle à cet instant-là ; c’est là qu’elle peut le rejeter et même le maltraiter (le syndrome des enfants secoués) ou chercher à tout prix à le combler en devançant toute demande de son petit. Croyant que si elle est une bonne mère, son enfant ne pleure pas, elle va lui transmettre sa propre rela­tion dramatisée au manque. Sinon, si elle reste zen et accepte le comportement de son petit, il peut apprendre à s’en débrouiller, à attendre, à se rendormir, à traverser ses propres souffrances. Le manque prépare au prochain passage: le sevrage. Pour être aidant, ce manque ne doit être ni trop aigu (il ne s’agit pas de laisser pleurer longtemps un nourrisson et de lui impo­ser rigidement des heures) ni trop absent. Paradoxalement, le manque de manque nous rend la vie difficile parce que nous ne connaissons plus les limites.
Non régulé, le monde maternel sans limites est celui dont souffrent les prisonniers d’une addiction. Une faim terrible les habite (pour l’inconscient archaïque faim de lait ou faim d’amour sont équivalentes) qu’ils tentent de combler avec un objet spécifique: boulimie/anorexie, alcool, drogues, cigarettes, pornographie.

L’amour déréglé s’enracine dans des expériences très pré­coces de troubles de l’oralité, quand notre mère, pour des souf­frances qui sont les siennes, n’a pas pu nous aider sainement à vivre nos satiétés et nos faims nécessaires. Cette faim-là, psy­chique, est incontournable.
Par contre, si sur ce plan, la mère va bien, non seulement elle nourrit son petit, mais aussi elle lui apprend à attendre, sans que cela devienne une chose injuste et terrible. On voit bien, ici, comment la relation de la mère à ses propres frustrations, va être déterminante pour transmettre à son petit le refus ou l’accueil de la réalité telle qu’elle est.
Avec son lait (ou son biberon) la mère transmet subtilement sa vision du monde, indissociable de son image d’elle-même ; se vit-elle victime impuissante ou partenaire de sa propre vie, elle transmet un message :
          
            -soit que tout manque est intolérable, avec son corollaire, la prise de contrôle total sur ce dont on a besoin. Pour garder totalement ce sein nécessaire, il faut le dévorer: occuper tout son temps, tout son esprit, tout son amour. Le combler de toutes parts afin qu’il n’ait jamais envie d’aller ailleurs. Lui éviter tout manque, toute frustration, etc. la boucle orale est bouclée et c’est un cercle vicieux. Plus tard, l’ancien nourrisson fera la même chose avec un amant, une amante, des collaborateurs, etc. et ses propres bébés traités comme des parts de soi-même. Même si on a beaucoup lu de livres de psychologie et de psychanalyse. Rêvant d’éviter à son enfant tout traumatisme, une telle mère le prive des expériences nécessaires. Dans le désir (et l’exigence) d’être une mère parfaite, se cache le désir de dévorer son enfant. Les troubles du pouvoir commencent avec le sein :
           
            -soit, le message transmis est que, heureusement, connaître le vide et le manque n’est nullement la fin du monde (la faim du monde) ; qu’après le mauvais temps vient sûrement le bon temps et réciproquement. L’enfant ainsi entre dans le temps non comme un ennemi, mais comme un ami.
Derrière la gestion du sein ou du biberon, se cache aussi le pouvoir du temps : régulier ou instable, adapté au petit ou non adapté, souple ou rigide, en avance ou en retard. Le lien avec le temps juste, un rythme relié aux naturels états du corps, s’éta­blit là aussi.
Notre monde actuel, est, sur ce plan, plutôt déréglé : ne plus savoir attendre, vouloir tout, tout de suite, est une pathologie du maternel. Ne plus respecter les temps de gestation, de mûris­sement, de préparation, courir vers le tout prêt, tout cuit, au sens propre et au sens figuré, est relié à ces refus d’origine, à ce mal vivre l’attente et à la terrible peur du manque qu’il cache. Nous avons perdu ce qu’Anne Sylvestre appelle si joliment la patience des graines. Alors que - pour beaucoup d’entre nous - nous n’avons jamais été aussi nantis, nous sommes hantés par la terreur de perdre de l’argent, de la jeunesse, du pouvoir. Qu’une rumeur circule d’une grève des routiers et les stations d’essence sont saturées dans l’heure qui suit par des queues d’au­tomobilistes inquiets.
Nous appartenons à des générations d’enfants dits « gâtés », qui sont en réalité des enfants privés. Privés d’une relation juste avec l’avoir, avec le temps, avec le manque. Nous avons à réap­prendre d’autres peuples, plus simples et plus proches de la réa­lité, la patience de la vie ; patience signifie capacité à supporter. Nous sommes devenus si fragiles devant la vie !
L’apprentissage du vide, du manque, est essentiel à la construction psychique de l’enfant et notamment dans l’élaboration du Soi. J’y reviendrai. .Naturellement, notre premier grand Maitre du vide est notre mère. Par sa présence et son absence, qu’elle le veuille ou non, qu’elle le sache ou non, elle enseigne le plein et le vide.
Je cite ici la Bible de Jérusalem, dans la Genèse: « Au com­mencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l’abîme et un souffle de Dieu agi­tait la surface des eaux ».
Les Grecs avaient horreur du vide et du rien. D’eux vient le fameux adage « La nature a horreur du vide » ce qui, nous le savons maintenant, est faux. Et nous sommes pétris de cette ter­reur du vide et du silence.
Quelle perte !
Lacan dit quelque part : « Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas ». Étrange formule paradoxale, mais si parlante ! Aimer, c’est donner du vide. Vide, l’espace pour être, que donne la mère avec son utérus. Vide, son silence chaleureux quand l’enfant s’endort près d’elle. Vide, son écoute attentive de tous les signes de son bébé. C’est certes un vide présent et non pas un vide d’absence. Elle donnera ses absences aussi. Et ce n’est pas plus mal !
Dans ce vide, le petit d’homme ne fait pas que souffrir absur­dement et désespérément d’abandon. Il n’est pas seulement livré à la déréliction. S’il va bien, dans le vide, il sécrète son propre monde, il fabrique son psychisme: il halluciné le sein manquant d’abord, puis sa mère qu’il voit partout. Il porte à sa bouche tout ce qui passe à sa portée - à commencer par ses propres doigts. Cette hallucination première - voir sa mère là où elle n’est pas - est considérée comme la proto-pensée. Le fantasme fait pont par-dessus le vide et l’absence. L’enfant se prépare à symboli­ser, sumbolein en Grec. Des objets intermédiaires et investis de toute l’attraction maternelle vont lui servir auparavant: l’objet transitionnel, si précieux, incontournable, le nounours ou le doudou. Il est comme sa mère, en petit, « une réduction lilli­putienne » dit Pierre Solié de cette mère-Tout. L’enfant pourra l’adorer ou le maltraiter à sa guise, penser qu’il est la mère lui- même, et rester avec lui toute la nuit pendant que Maman, la rosse, est partie dormir avec Papa.
L’idole précède la symbolisation définitive. Notre attache­ment aux objets qui nous entourent et qui représentent pour nous les personnes qui nous les ont donnés est du même registre. Idolâtrer, avant d’être capable d’évoquer l’autre en nous, en son absence.
Le vide est créateur pour l’enfant, il en a besoin, mais dans certaines conditions (…)"

Lily Jattiot  « DYNAMIQUE DU SOI, la fine pointe de l’âme » p74 à 78

dimanche 11 janvier 2015

samedi 10 janvier 2015

vendredi 9 janvier 2015

jeudi 8 janvier 2015

lundi 5 janvier 2015

Immense fatigue



Le poète boit l’esprit du vent qui lui parle,
Comme un enfant impatient que l’ennui abêtit,
Il marche doucement vers des passés transis,
 Qui imposent à sa main ce qui est écrit.

J’erre d’un là bas à demain, dans mille ans et plus tard,
A la recherche d’incertains mais probables destins.
Dans une quête farouche de ce qui n’est pas encore,
Et qui prête à l’instant un goût de nulle part.

C’est la présence absente de ce corps déserté,
Qui n’habite en lui-même que contraint et lassé.
Où étiez vous hier, vous qui vous aimiez,
Quand le cœur emporté exprimait son langage ?

De l’autre côté de mon ventre, tu t’agites et me hantes.
J’ai mal à toi qui me fuis, plus encore à moi qui te prie.
En ces chemins qui me gravent gît l’ombre de ton paysage,
Une espérance me quitte et s’effondre.

A l’enfant que je suis qui ne sait ni ne voit,
Je voudrais dire : « Regarde et surtout n’oublie pas,
Les montagnes ne font pas uniquement un ou deux paysages,
Mais au combien d’éléments pour puiser avantage… ».



                                                                             Mars – Avril 2006.

dimanche 4 janvier 2015

Promesses manquées



J’ai pleuré tout le bleu d’hier qui passe et disparait,
L’esquisse d’une toile qui autrefois promettait.
Sur le  mur gris de nuit se perdent cent nuances,
La couleur de ce songe qui m’oppresse et me tente.


Et puis j’ai posé mon rêve sur la goutte d’eau,
En partance, dès bientôt, vers le grand océan.
Ma tristesse, ma démence, dérivent comme le radeau,
Sur les eaux, tout en bas, qui baignent la terre immense.

Je ne sais pas si demain a été ou sera,
Ni combien, ni pourquoi trop fort je t’ai aimé.
Du puits des souvenirs naît quelquefois l’oubli,
L’oubli qui demain abritera ton absence.



                                                                  Juin 2006.

samedi 3 janvier 2015

Poussière de nuit




Poussière de nuit n’est que passagère,
Le long des doux rivages de l’aurore,
Où s’inscrivent comme des traits de lumière,
Des chemins qui ne sont pas encore.

Sur la falaise où se déchire, tout un pan de paysage,
Il se lève comme un cantique, quelques mots,
Quelques phrases, quelques pages d’écriture,
Comme l’esquisse d’un naufrage
                                               

 A toi qui m’as touchée, et que je ne sais plus,
A toi que j’ai aimée et que je ne touche plus,
Je voudrais crier avec la plus grande espérance :

A une autre vie !



                                                                        Mai 2006.